CHEVREUIL

PAR LA RÉDACTION

Où se cachent les gros

bucks?

MARK RAYCROFT

Tous les chasseurs d’expérience le savent. Les grands mâles chevreuil matures sont des animaux bien différents des autres. En fait, ils ont un comportement tellement différent des autres cerfs qu’on a parfois l’impression qu’ils ne sont pas de la même espèce… Avec l’âge ils deviennent des bêtes essentiellement nocturnes durant la saison de la chasse et pour bien des chasseurs ils semblent se transformer en véritables fantômes. Pourtant ces bêtes qui semblent dotés d’une intelligence supérieure sont bien là dans leur habitat et ne disparaissent pas de la surface de la terre. Pour répondre à la grande question où se cachent ces gros bucks, un biologiste américain du nom de Jacob Haus* et son équipe ont muni plusieurs chevreuils de colliers émetteurs GPS dans le but de connaître leur déplacement par localisation satellitaire. Voyons ceci de plus près!

Exemple de collier employé pour suivre les cervidés par localisation GPS.

Méthodologie

Ce sont pas moins de 48 cerfs de Virginie (tous âgés de plus de 18 mois) qui ont été capturés dans le comté de Sussex dans l’État du Delaware** durant la période hivernale et munis de collier GPS. De ceux-ci 12 mâles et 14 femelles ont gardé leur émetteur fonctionnel jusqu’à la fin des trois années de l’étude. Pour les autres, différents problèmes sont survenus incluant des mortalités, des ennuis de batteries et des pertes de colliers. Au total plus de 77 916 localisations ont été enregistrées dont 36 212 de mâles et 41 704 de femelles.

Densité de chevreuil, saisons de chasse et type d’habitats

Sur le territoire étudié, le nombre de cerf est très élevé et s’élève à plus de 19/km2. Pour ce qui est de la saison de chasse elle se déroule sur une longue période allant du début septembre à la fin de janvier. Les chasseurs peuvent légalement abattre 2 bucks par année, toutefois un de ces mâles doit porter des bois de plus de 38 cm (15 po) de longueur.

L’aire de l’étude se retrouve près de la mer dans un habitat relativement plat et se découpe de la façon suivante : les champs de maïs, blé et soja recouvrent 41% de la superficie, 22% du territoire est couvert de zones boisées denses et humides, 22% de forêt sèche et enfin 15% sont couvert d’habitations, d’usines etc.

Utilisation du territoire par les femelles

Comme on s’y attendait, lors de leurs recherches, les scientifiques ont remarqué que les femelles et les mâles n’utilisaient pas leur domaine vital de la même manière. De façon générale les femelles utilisaient l’ensemble de leur domaine sans réelles distinctions et sans véritablement éviter des secteurs en particulier à part les zones avec des pentes. Toutefois, parmi les cultures visitées par les biches, les champs de maïs et de soya étaient particulièrement appréciés. La principale préoccupation des femelles semblait donc de choisir un territoire à proximité de leur garde-manger (agriculture).

Selon l’étude de suivi des déplacements des cerfs, les femelles ne semblaient pas éviter de secteurs particuliers dans leur domaine vital.

Selon l’étude de suivi des déplacements des cerfs, les femelles ne semblaient pas éviter de secteurs particuliers dans leur domaine vital.

Différences entre jeunes et vieux mâles

La première constatation des chercheurs concernant les déplacements des mâles fut que les plus jeunes semblaient détester les secteurs de forêt humide. Les jeunes bucks étaient très souvent localisés dans les zones de transition entre la forêt et les champs. Toutefois il en était tout autrement des bucks matures qui passaient le plus clair de leur temps dans les zones humides denses et très difficiles d’accès pour les chasseurs. Des zones leur procurant sécurité durant les heures légales de chasse… D’ailleurs les excursions de ces mâles matures en dehors de leur « bunker » se limitaient à quelques minutes avant la pénombre du soir alors que le matin ils avaient souvent regagné leur repaire avant la levée du jour, sinon quelques minutes avant. L’habitat dans ces endroits était souvent impénétrable en raison de la présence importante de phragmites et de roseaux.

Durant la saison de chasse, les scientifiques ont aussi remarqué que les champs de cultures et les secteurs de forêt sèche n’ont pratiquement jamais été utilisés par les mâles matures contrairement aux jeunes mâles.

Ils ont aussi remarqué que c’est à partir de l’âge de 3 ½ ans que les mâles commencent vraiment à éviter les zones très ouvertes de leur territoire le jour pour plutôt se réfugier dans les secteurs les plus sales et humides auxquelles ils ont accès. Selon le chercheur les chasseurs visant les mâles matures doivent absolument connaître les endroits les plus denses de leur terrain de chasse où ces grands mâles trouvent refuge et les exploiter convenablement. Enfin ils ont aussi déterminé que les mâles matures (4 ½ ans et plus) avaient tendance à se tenir l’écart des zones de transition entre la forêt et les champs et que c’était souvent le contraire pour les bucks plus jeunes.

Durant l’étude, les jeunes mâles étaient très régulièrement localisés durant les heures de chasse dans les zones ouvertes et les secteurs de transition entre la forêt et les champs (à gauche), alors que les mâles matures étaient surtout actifs la nuit en dehors de leur cachette diurne (à droite).

Durant l’étude, les jeunes mâles étaient très régulièrement localisés durant les heures de chasse dans les zones ouvertes et les secteurs de transition entre la forêt et les champs (ci-haut), alors que les mâles matures étaient surtout actifs la nuit en dehors de leur cachette diurne (ci-dessus).

Et les routes dans tout ça

Contrairement à ce qu’on aurait pu s’attendre, la majorité des mâles suivis par localisation GPS (8 sur 12) ont traversé allègrement et régulièrement les routes lors de leurs déplacements. Selon le chercheur, une des raisons qui explique que les cerfs ne craignent pas les routes pourrait être relié au fait que les prédateurs (comme le coyote) sont souvent moins présents près des routes et des maisons. Il mentionne aussi que plusieurs villes interdisent la chasse sur leur territoire près des routes et des habitations et les bucks sont évidemment sensibles à la tranquillité qu’ils peuvent retrouver à ces endroits. Par contre dans les endroits à forte pression de chasse où les chasseurs peuvent chasser à courte distance des chemins les mâles vont habituellement éviter leur proximité. Bien que si les mâles retrouvent des parcelles denses où ils se sentent en sécurité près des chemins ils pourront à l’occasion y élire domicile à l’insu des chasseurs qui passent parfois tout près d’eux sans le savoir…

Le scientifique mentionne aussi que selon ses observations et à l’instar de nombreux autres chercheurs moins il y aurait de routes dans le domaine vital des cerfs de Virginie plus ils vont avoir tendance à les éviter alors que plus il y aurait de chemins et moins les chevreuils les craindraient et éviteraient de les traverser.

La majorité des mâles suivis lors de cette recherche ont régulièrement traversé les routes présentes dans leur habitat.

Les mâles survivants

Voyons maintenant pourquoi certains bucks n’ont pas survécu aux premiers jours de chasse, alors que d’autres ont réussi à déjouer une armée de chasseurs. Il y a évidemment le facteur chance. Certains bucks pourtant très prudents et ayant trouvé refuge dans des secteurs ultra denses pour n’en sortir que très brièvement ont malgré tout été abattus, alors que d’autres totalement imprudents dans leurs nombreux déplacements durant la journée ont miraculeusement survécu.

Cependant un résultat indéniable de cette recherche fut que la majorité des bucks ayant trouvé refuge dans les zones humides les plus enchevêtrées et denses de la zone à l’étude ne sont pas tombés sous les tirs des chasseurs. Par contre, tous ceux qui n’avaient pas ce comportement de survie ont terminé dans un congélateur… Les scientifiques ont d’ailleurs déterminé que les mâles chevreuils évitant les zones humides avaient 2,7 fois plus de chance d’être récoltés. On peut donc en conclure qu’il est très important pour un grand mâle d’avoir accès à un secteur dense et peu accessible pour les chasseurs.

Autres constatations

Une chose importante qui ressort de cette étude, c’est que tous les mâles suivis auraient pu être récoltés à un moment ou un autre durant la saison de chasse. Chacun de ces mâles a fini par commettre des erreurs fatales durant les heures légales de chasse. Par contre les opportunités sont souvent de courtes durées et particulièrement pour les mâles matures. Mais il y a très souvent certains endroits précis où il est possible de les déjouer et c’est ce qu’il faut découvrir. En voici d’ailleurs un exemple. Un automne, un des bucks suivi par le chercheur et qui avait 5 ½ ans se fit récolter par un chasseur. Comme demandé sur l’étiquette que portait le chevreuil, le chasseur appela et donna les informations demandées au biologiste. Toutefois, comme c’est souvent le cas à la question où avez-vous abattu le chevreuil, le chasseur demeura plutôt évasif… Mais quelle fut sa surprise, lorsque le chercheur lui indiqua l’endroit et l’heure quasi exacte de la récolte… Ce dernier expliqua alors au chasseur qu’après avoir suivi ce buck durant plusieurs mois, il s’agissait du seul endroit où ce mâle commettait une petite erreur et dans une très courte période de temps. Il y avait donc très peu de chance de récolter ce mâle à moins de se trouver vraiment à la bonne heure et au bon endroit comme ce fut le cas pour ce chasseur.

Exploiter les recoins les plus sales et humides de notre secteur de chasse semble être une des meilleures options pour espérer déjouer un mâle comme celui-ci.

Des taux de survie différents

Selon une autre étude du chercheur Haus, il semblerait que les taux de survie des cerfs diffèrent énormément entre les territoires privés et publics. En fait, le scientifique a pu déterminer qu’un jeune mâle avait 38 % plus de chance d’être abattu (voir figure ci-contre) lorsqu’il se trouvait sur des terres publiques que sur des terres privées. Une différence de taux de survie énorme si on considère que les chasseurs avaient le droit de récolter au moins un cerf sur deux sans restriction de la taille légales des bois. Dans la figure on remarque aussi sans surprise que c’est à partir de l’ouverture de la saison de chasse à l’arme à feu (jour 160) que le taux de survie baisse de manière radicale.

Selon une autre étude du chercheur Haus, il semblerait que les taux de survie des cerfs diffèrent énormément entre les territoires privés et publics. En fait, le scientifique a pu déterminer qu’un jeune mâle avait 38 % plus de chance d’être abattu (voir figure ci-dessous) lorsqu’il se trouvait sur des terres publiques que sur des terres privées. Une différence de taux de survie énorme si on considère que les chasseurs avaient le droit de récolter au moins un cerf sur deux sans restriction de la taille légales des bois. Dans la figure on remarque aussi sans surprise que c’est à partir de l’ouverture de la saison de chasse à l’arme à feu (jour 160) que le taux de survie baisse de manière radicale.

*Survival movementand habitat selection of adult white-tailed deer in Southern Delaware
**État de la côte est des États-Unis, bordé à l’ouest et au sud par le Maryland, au nord par la Pennsylvanie, à l’est par le New Jersey et l’océan Atlantique

Pour conclure

Les informations émanant de cette vaste recherche concernant les déplacements des chevreuils confirment ce que l’on se doutait déjà. Durant la saison de chasse, les bêtes immatures n’utilisent pas leur habitat de la même manière que les plus vieux bucks. Pour récolter un grand mâle il ne faut pas avoir peur de sortir des sentiers battus et d’exploiter la proximité des endroits denses et humides, là où ils trouvent refuge bien à l’abri des prédateurs à deux pattes…

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